dimanche 10 août 2014

Il y a deux cents ans aujourd'hui, San Martín devenait gouverneur de Cuyo [Actu]


Il y a deux cents ans aujourd'hui, le 10 août 1814, Gervasio Posadas, Directeur suprême des Provinces Unies du Río de La Plata, signait le décret qui nommait José de San Martín gouverneur de la Province de Cuyo (1). C'est le seul poste politique qu'ait jamais sollicité cet homme d'Etat qui n'aimait pas exercer le pouvoir. Mais pour parvenir à ses fins, la libération de tout le continent sud-américain, San Martín était persuadé qu'il fallait tenir Mendoza et de là, passer d'abord au Chili d'où il pourrait rejoindre par mer Lima, qui était inatteignable par les montagnes de l'actuelle Bolivie, alors Haut-Pérou.

En cet hiver 1814, San Martín relevait de maladie. Des symptômes très spectaculaires, qui avaient fait craindre à tous les témoins sa mort prochaine, l'avaient abattu à Tucumán, où il était allé réorganisé l'Armée du Nord, humiliée par plusieurs défaites consécutives, sous les ordres du général Manuel Belgrano, juste après la très grande victoire de Salta (voir mon article du 20 février 2013 sur cette bataille et la fastueuse célébration de son bicentenaire). En compagnie de son ami Tomás Guido, il avait mis à profit sa convalescence, passée à Córdoba, pour construire son plan stratégique pour sa campagne continentale, qui était la première raison de son retour, en mars 1812, sur la terre qui l'avait vu naître le 25 février 1778. A Córdoba, on lui avait proposé le gouvernorat de la province qu'il avait refusé. Il ne pensait qu'à Mendoza et il obtint Mendoza, qui verrouillait l'accès aux cols andins.

Pendant deux ans, de 1814 à 1816, San Martín s'est employé à organiser son expédition vers le Chili, qui dès octobre 1814, quelques semaines après son arrivée dans la capitale provinciale, était retombé sous la coupe des pro-Espagnols, qui exerçaient une répression cruelle sur les populations locales. Pourtant, à travers l'économie de guerre qu'il imposa, d'une main de fer dans un gant de velours, à toute cette vaste province, aujourd'hui divisée en trois entités distinctes, Mendoza, San Juan et San Luis, il sut développer toute la zone et tirer parti de ses particularités. Non seulement il fonda une industrie de guerre, avec fabrique de poudre, fonderie de canons et arsenal complet, mais, lui qui avait grandi en Andalousie, à Cadix et Málaga, il contribua puissamment à améliorer aussi les rendements et la valorisation commerciale des produits agricoles, qui font encore et toujours la réputation de cette région : huile d'olive, vin et fruits (abricots et raisins secs, pruneaux, pommes et poires séchées cuyains jouissaient d'une excellente réputation dans tout le pays et pouvaient être exportés vers l'Angleterre ou les Etats-Unis).

Ses deux ans à la tête de Cuyo ont profondément marqué le pays qui s'en souvient encore deux cents ans après. Et bien entendu, le comble de l'honneur pour Mendoza, San Juan et San Luis aura été d'avoir réalisé et réussi la traversée des Andes à l'été 1817, car c'est bien à des Cuyains en grande majorité que les Sud-Américains doivent l'éclatante victoire de Chacabuco, au Chili, le 12 février 1817 (voir mon article du 12 février 2014 et celui du 16 novembre 2012 et les documents publiés dans San Martín par lui-même et par ses contemporains, qui en traitent) (2).

Depuis quelques semaines, la Province de Mendoza est entrée dans les célébrations du Bicentenaire de cet épisode clé des guerres de l'indépendance, bicentenaire qui s'étalera jusqu'en 2016. Malheureusement, l'anniversaire est quelque peu éclipsé dans les journaux locaux par l'actualité municipale (le maire de Mendoza est décédé il y a deux jours et il vient d'être remplacé) et une actualité nationale très chargée, avec bien entendu le conflit des hedge funds, les ennuis judiciaires qui pleuve sur le vice-président Amado Boudou, l'identification du 114ème petit-enfant de Abuelas, sans oublier le Día del Niño, et sa myriade de cadeaux pour les chères têtes blondes, et tous les matchs de foot du week-end, d'autant qu'il n'y en a eu aucun le week-end dernier pour cause de deuil à la AFA (voir mon article sur le sujet).

Néanmoins, Los Andes et Diario San Rafael font mémoire de l'événement. Et l'Université Nationale de Cuyo prépare pour les 21 et 22 août un beau congrès d'histoire, ouvert au grand public, et consacré à ce thème tout à la fois national, international et régional. Diario Uno en a annoncé le programme il y a quelques jours.

De surcroît, dans une semaine, le 17 août, ce sera comme tous les ans le Día de San Martín, puisqu'on célébrera partout en Argentine le jour de son passage à l'immortalité, comme on désigne solennellement le décès lorsqu'il s'agit d'un personnage exceptionnel (Belgrano, San Martín, Rosas, Carlos Gardel...).



(1) Ce décret de Posadas fait partie des textes présentés, en version originale avec traduction en français, dans San Martín par lui-même et par ses contemporains, Editions du Jasmin, mai 2014.
(2) Les documents historiques que j'ai présentés dans ce blog dans le cadre de la présentation de mes deux ouvrages sur San Martín ne sont pas reproduits dans l'anthologie bilingue publiée cette année. Devant l'abondance des documents qui nous sont parvenus et leur intérêt historique, j'ai souhaité ne pas me répéter d'un support à l'autre.